Mourir en scène : de Molière à Chung Ling Soo, quand le spectacle tourne au drame
« Mourir en scène » est d'ordinaire une image, celle d'artistes qui jouent jusqu'au bout. Mais l'histoire du spectacle compte quelques soirs où l'expression fut terriblement littérale. Du fauteuil de Molière au fusil de Chung Ling Soo, retour sur les drames qui hantent encore les coulisses, et sur ce qu'ils ont changé.
Molière, le malade pas si imaginaire
Le 17 février 1673, Molière joue Le Malade imaginaire pour la quatrième fois. Malade depuis des années, pris de convulsions en pleine représentation, il tient son rôle jusqu'au bout avant de s'effondrer en coulisses ; il meurt chez lui quelques heures plus tard. La légende s'emparera du détail de trop : il aurait joué vêtu de vert, et voilà pourquoi, dit-on, la couleur porte malheur aux comédiens. L'anecdote est invérifiable, mais elle dit quelque chose de vrai : le théâtre transforme ses drames en superstitions, comme pour les tenir à distance.
Wood Green, 1918 : la balle qui ne devait pas partir
Le drame le plus célèbre de l'histoire de la magie a lieu un soir de mars 1918, au Wood Green Empire de Londres. Chung Ling Soo, le plus grand magicien « chinois » de son temps, présente comme chaque soir son numéro fatal : attraper entre ses dents les balles tirées par des fusils. Ce soir-là, un fusil mal entretenu laisse partir une vraie balle. L'homme qui s'effondre stupéfie deux fois son public : il parle anglais, lui qui n'avait jamais prononcé un mot en scène. Car Chung Ling Soo était en réalité William Robinson, Américain de New York, qui vivait son personnage jusque dans la rue. Cette double vie vertigineuse et sa fin tragique sont racontées en détail dans le portrait consacré à Chung Ling Soo, le magicien à la double vie.
Ce que ces drames ont changé
La mort de Chung Ling Soo a durablement marqué le métier : le « bullet catch » est devenu le numéro maudit de la magie, celui que les assurances refusent et que les grands noms n'abordent qu'avec des protocoles d'armurier. Plus largement, ces drames ont fait entrer la sécurité dans la culture des coulisses : contrôles du matériel, doublures des mécanismes, droit de veto des régisseurs. Le spectacle vivant a appris à ses dépens qu'aucun frisson ne vaut une vie, et c'est précisément ce qui rend admirables les artistes qui, comme les escapologistes héritiers de Houdini, flirtent avec le danger en le maîtrisant au millimètre.
Le frisson, quand même
Reste une vérité que le théâtre n'aime pas avouer : le public vient aussi pour ça. Pas pour l'accident, mais pour sa possibilité, pour ce moment où le trapéziste lâche une main et où la salle retient son souffle. Les grands numéros dangereux sont des mises en scène de la mort évitée, et c'est un art en soi : celui de faire croire au pire en ne laissant aucune place au hasard. Les soirs où le hasard s'invite quand même, le rideau tombe, et la légende commence.
