Jean-Eugène Robert-Houdin, l'illustre magicien du 19ème siècle
Horloger de Blois, inventeur, homme de théâtre et même émissaire diplomatique : Jean-Eugène Robert-Houdin (1805-1871) n'a pas seulement pratiqué la magie, il l'a réinventée. C'est lui qui a sorti l'illusion des baraques foraines pour l'installer dans un salon parisien, en habit noir, et c'est en son hommage qu'un certain Ehrich Weiss choisira un jour de s'appeler Houdini.
Une erreur de librairie qui change une vie
Rien ne destinait le fils d'un horloger de Blois à devenir magicien. Clerc de notaire sans enthousiasme, le jeune Jean-Eugène retourne vite à l'établi familial. La légende, qu'il raconte lui-même dans ses mémoires, veut que tout ait basculé sur une erreur : ayant commandé un traité d'horlogerie chez un libraire, il reçoit à la place des volumes consacrés aux récréations scientifiques et aux tours d'adresse. Il les dévore. La précision de l'horloger rencontre alors le goût du mystère, et cette rencontre ne le quittera plus.
Pendant des années, il mène une double vie : mécanicien de génie le jour, il fabrique des automates qui stupéfient les expositions parisiennes, dont un écrivain-dessinateur mécanique présenté en 1844 et acheté par le célèbre Barnum. Ces automates seront son école : personne, à l'époque, ne comprend mieux que lui ce qu'un mécanisme caché peut faire naître d'émerveillement.
1845 : les Soirées Fantastiques du Palais-Royal
Le 3 juillet 1845, Robert-Houdin ouvre son propre théâtre dans la galerie de Valois, au Palais-Royal : deux cents places à peine, des dorures, des bougies. La rupture est totale avec les magiciens de foire de son temps. Pas de robe étoilée ni de trompettes : un homme en habit de soirée, sur une scène nue de salon bourgeois, qui s'adresse à son public avec l'élégance d'un maître de maison. L'idée paraît banale aujourd'hui ; elle a tout simplement défini ce qu'est un spectacle de magie depuis cent quatre-vingts ans.
Son répertoire tient du prodige mécanique et de la mise en scène : l'Oranger merveilleux, qui fleurit et donne des fruits à vue avant qu'un mouchoir emprunté ne réapparaisse dans une orange ; le Pâtissier du Palais-Royal, automate qui apporte de vrais gâteaux ; les pièces d'or qui voyagent. Le tout-Paris s'y presse, et le petit théâtre du Palais-Royal devient l'adresse la plus mystérieuse de la capitale.
La seconde vue, le numéro qui affole Paris
En 1846, il crée avec son fils Émile l'expérience qui préfigure tout le mentalisme moderne : la seconde vue. L'enfant, les yeux bandés sur scène, décrit avec une précision impossible les objets que les spectateurs confient à son père au fond de la salle. Montres, bijoux, lettres : rien ne lui échappe. Paris s'arrache les places et cherche le truc ; on soupçonne le télégraphe, le magnétisme, les esprits. La méthode, un code verbal d'une sophistication redoutable, ne sera jamais percée du vivant de son auteur.
L'année suivante, il enfonce le clou avec la suspension éthéréenne : Émile, prétendument endormi aux vapeurs d'éther, reste suspendu dans les airs, appuyé sur une simple canne. En jouant avec la fascination de l'époque pour cette substance nouvelle, Robert-Houdin invente au passage un principe que le théâtre n'a jamais abandonné : une illusion est d'autant plus forte qu'elle épouse les croyances de son temps.
1856 : un magicien en mission officielle en Algérie
Fait unique dans l'histoire du spectacle, le gouvernement français sort Robert-Houdin de sa retraite en 1856 et l'envoie en Algérie : il s'agit de contrer l'influence politique des marabouts, dont les prodiges entretiennent l'autorité. Devant les chefs de tribus rassemblés, il présente notamment son coffre « lourd et léger » : une cassette qu'un enfant soulève d'une main devient inarrachable au plus puissant des guerriers. Le procédé, un électro-aimant dissimulé, a un siècle d'avance sur son public. L'épisode, qu'il faut bien sûr replacer dans le contexte colonial de son temps, reste la démonstration la plus spectaculaire de ce que l'illusion peut peser hors des théâtres.
L'héritage : de Blois à Houdini
Retiré au Prieuré, sa propriété de Saint-Gervais-la-Forêt près de Blois, il électrifie sa maison des décennies avant tout le monde et écrit les livres qui fonderont la discipline, dont ses fameuses Confidences d'un prestidigitateur. Il meurt en 1871, mais sa descendance artistique est immense. Son théâtre parisien, repris en 1888 par un certain Georges Méliès, servira de berceau aux effets spéciaux du cinéma. Un jeune Américain, Ehrich Weiss, choisira de s'appeler Houdini en son honneur. Et sa ville de Blois lui a dédié la Maison de la Magie, face au château.
Pour prolonger la lecture, le magicien mentaliste Hugo Marceau consacre à ce pionnier un portrait détaillé de Robert-Houdin et de ses illusions, illustré des gravures d'époque de ses grandes créations.