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Les Fourberies de Scapin de Molière : résumé acte par acte, personnages et analyse
Créées le 24 mai 1671 au théâtre du Palais-Royal, Les Fourberies de Scapin sont le grand retour de Molière à la farce : une comédie en trois actes et en prose, menée tambour battant par le plus génial des valets du théâtre français. Résumé court puis détaillé acte par acte, personnages, thèmes, la scène de la galère et la scène du sac, citations clés et vie scénique : la fiche de référence pour étudier la pièce, ou simplement la savourer.
Les Fourberies de Scapin en bref : le résumé court
À Naples, deux pères sont partis en voyage, et leurs fils en ont profité pour laisser parler leur cœur. Octave, fils d'Argante, a épousé en secret Hyacinte, une jeune fille pauvre et de naissance inconnue ; Léandre, fils de Géronte, s'est épris de Zerbinette, une Égyptienne, comme on appelait alors les bohémiennes, que ses ravisseurs ne rendront que contre rançon. Or les pères reviennent, et Argante a tout arrangé : Octave épousera la fille de Géronte. Pour sortir de ce piège, les jeunes gens n'ont qu'un recours : Scapin, valet de Léandre, fourbe de génie qui accepte la mission comme un artiste accepte une commande. En deux stratagèmes d'anthologie, il soutire deux cents pistoles à Argante et cinq cents écus à Géronte, avant de se venger de ce dernier à coups de bâton dans la fameuse scène du sac. Le hasard fait le reste : Hyacinte se révèle être la fille de Géronte, précisément celle qu'on destinait à Octave, et Zerbinette la fille d'Argante, enlevée enfant. Tout le monde se marie, et Scapin, feignant l'agonie pour obtenir son pardon, se fait porter en triomphe au bout de la table du festin.
Résumé détaillé acte par acte
Acte I : le retour des pères et le recours à Scapin
Octave apprend par son valet Silvestre une double catastrophe : son père Argante rentre de voyage, et il rentre avec un projet de mariage arrangé pour lui, la fille d'un second mariage de Géronte. Le jeune homme est terrifié, et pour cause : trois jours plus tôt, il a épousé en secret Hyacinte, une orpheline sans fortune. Scapin paraît, écoute, et se laisse fléchir en des termes restés célèbres : il a reçu du ciel un génie fait pour les « fourberies », et la retraite qu'il s'était imposée après un ennui avec la justice lui pèse. Il commence par le plus dur : affronter Argante. Face au père furieux qui parle de désaveu et de procès, Scapin plaide l'irrésistible force des circonstances, sans obtenir gain de cause. Qu'à cela ne tienne : puisque la raison ne suffit pas, on passera à la ruse, et Silvestre servira d'instrument.
Acte II : les deux extorsions et la scène de la galère
L'acte des chefs-d'œuvre. Géronte et Argante se retrouvent et se renvoient la responsabilité de l'éducation de leurs fils ; Léandre, accusé par son père sur dénonciation de Scapin lui-même, manque d'embrocher son valet, qui confesse au passage trois menues fourberies anciennes, dont un loup-garou de comédie. Mais Zerbinette va être emmenée : il faut cinq cents écus avant deux heures, et Octave doit de son côté trouver deux cents pistoles. Scapin se met en campagne. À Argante, il présente un marché : mieux vaut payer le « frère » de Hyacinte, un spadassin de théâtre joué par Silvestre déguisé, moulinets d'épée à l'appui, que de s'engager dans un procès ruineux dont il détaille les frais avec une précision d'huissier. À Géronte, il sert le mensonge le plus fameux du répertoire : Léandre a été enlevé sur une galère turque, et le Turc exige cinq cents écus de rançon. L'avare paie, pièce à pièce, en répétant d'un bout à l'autre de la scène (acte II, scène 7) la question devenue proverbiale : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
Acte III : la scène du sac et la double reconnaissance
Zerbinette, libérée, croise Géronte et lui raconte en riant aux éclats le meilleur tour du moment : l'histoire de la galère, sans savoir qu'elle parle à la victime. Scapin, lui, n'a pas soldé tous ses comptes : Géronte l'a desservi auprès de son maître, il faut une vengeance. Ce sera la scène du sac (acte III, scène 2) : sous prétexte de le soustraire à des spadassins lancés à ses trousses, Scapin fait entrer le vieillard dans un grand sac de toile, puis contrefait tour à tour un bretteur gascon et un soudard, chaque ennemi imaginaire s'annonçant par une bordée d'injures et se concluant par une volée de coups de bâton, que Scapin administre lui-même en plaignant bien fort son pauvre maître. Géronte sort la tête au mauvais moment : le fourbe est découvert. Le dénouement tombe alors comme dans les comédies antiques, par une double reconnaissance, l'anagnorisis des poétiques anciennes : Hyacinte est la fille que Géronte avait eue d'un second mariage secret à Tarente, et Zerbinette celle qu'Argante s'était fait enlever par des Égyptiens quand elle avait quatre ans. Les mariages d'amour coïncident miraculeusement avec les projets des pères. Reste Scapin, passible de bastonnade en retour : on l'apporte en scène la tête bandée, mourant d'un accident de marteau, réclamant pardon à tous. Grâce obtenue, le moribond ressuscite d'une phrase : « Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure. »
Les personnages des Fourberies de Scapin
- Scapin
- Valet de Léandre et personnage-titre, rôle créé par Molière lui-même. Héritier direct du Scapino de la commedia dell'arte, c'est un virtuose de l'intrigue qui trompe pour l'amour de l'art autant que pour servir : le premier grand valet meneur de jeu du théâtre français, ancêtre de Figaro.
- Silvestre
- Valet d'Octave, prudent et peureux, qui devient sous la direction de Scapin un spadassin de comédie très convaincant. Le duo des deux valets structure toute la mécanique de la pièce.
- Octave
- Fils d'Argante, marié en secret à Hyacinte. Jeune premier tendre et velléitaire, incapable d'affronter son père sans souffleur : Scapin doit littéralement lui répéter sa scène.
- Léandre
- Fils de Géronte, amoureux de Zerbinette. Plus emporté que son ami, il passe en un acte de la menace au supplice de l'attente.
- Argante
- Père d'Octave, procédurier et coléreux, qui veut casser le mariage de son fils en justice. Sa fureur cède devant l'argument le plus comique de la pièce : le coût d'un procès.
- Géronte
- Père de Léandre, avare de légende et victime des deux plus grandes scènes de la pièce, la galère et le sac. Son nom, tiré du grec gerôn, le vieillard, est devenu un nom commun du théâtre.
- Hyacinte
- Épouse secrète d'Octave, orpheline supposée, en réalité fille de Géronte. Sa douceur contraste avec la verve de Zerbinette.
- Zerbinette
- Jeune Égyptienne rieuse aimée de Léandre, en réalité fille d'Argante enlevée enfant. Sa scène de fou rire au nez de Géronte est l'un des sommets comiques de l'œuvre.
- Carle et Nérine
- Un fourbe de renfort et la nourrice de Hyacinte : les seconds couteaux qui apportent nouvelles et révélations.
Les thèmes pour l'analyse
Le valet maître du jeu : l'ordre renversé
Le vrai sujet de la pièce est une inversion : le personnage le plus bas de l'échelle sociale y est le seul intelligent, le seul libre, le seul efficace. Les fils supplient, les pères tempêtent, et Scapin dispose de tous comme un montreur de marionnettes, faisant répéter son rôle à Octave, distribuant les déguisements, encaissant les rançons. Cette royauté du valet, héritée de la comédie latine et de la commedia dell'arte, annonce le Figaro de Beaumarchais : le serviteur qui vaut mieux que ses maîtres, et qui le sait.
Jeunesse contre vieillesse : le mariage arrangé et l'argent
Comme dans toutes les grandes comédies de Molière, deux mariages d'inclination se heurtent à l'autorité paternelle et à l'intérêt. Argante et Géronte ne parlent que de désaveu, de procès et de rançon marchandée : l'argent est chez eux le langage même de la paternité. La farce fait justice à sa manière, en transformant les bourses des pères en accessoires de comédie, et le dénouement réconcilie tout le monde à bon compte, puisque les enfants avaient choisi sans le savoir les épouses que les pères leur destinaient.
La fourberie comme art : le théâtre dans le théâtre
Scapin ne ment pas comme on ment dans la vie : il met en scène. Il écrit des scénarios, la galère, les spadassins, distribue des rôles, dirige Silvestre, par exemple, comme un metteur en scène dirige un acteur, lui faisant répéter son personnage de bretteur, improvise des voix et des dialectes dans la scène du sac, et jusqu'à sa propre agonie finale, qui est encore une représentation. La pièce est ainsi une déclaration d'amour au métier de comédien : la fourberie y est l'autre nom du théâtre, et le rire du spectateur donne toujours raison à l'artiste contre les dupes.
Une grammaire complète du comique
Les Fourberies de Scapin déploient tous les ressorts du comique (gestuel, situation, parole), et c'est une des raisons de leur présence au collège. Comique de gestes, d'abord : les coups de bâton, les moulinets d'épée, la course autour du sac. Comique de mots et de parole : la répétition de « Que diable allait-il faire dans cette galère ? », les accents et jurons des ennemis imaginaires, le récit essoufflé de Zerbinette, où le rire naît, par exemple, de ce qu'elle raconte sa mésaventure à la victime elle-même. Comique de situation : la victime qui paie son bourreau, le père qui écoute le récit de sa propre mésaventure, le quiproquo permanent entre ce que savent les personnages et ce que sait le public. Comique de caractère enfin : l'avarice de Géronte, arrachée écu par écu, et la manie procédurière d'Argante.
D'où vient Scapin ? Térence, la commedia dell'arte et Tabarin
Molière n'a jamais caché ses emprunts, et cette pièce est son plus beau carrefour de sources. L'intrigue, deux fils, deux mariages contrariés, deux reconnaissances finales, vient du Phormion de Térence, comédie latine du 2e siècle avant notre ère dont le parasite beau parleur devient ici valet. Le nom et l'esprit du héros viennent de Scapino, zanni de la commedia dell'arte que Molière avait côtoyé en partageant la salle du Petit-Bourbon avec les comédiens italiens de Scaramouche. Le cadre napolitain lui-même, ses ports, ses galères et ses Égyptiennes, vient des comédies italiennes. La scène du sac descend des farces de Tabarin, le bateleur du Pont-Neuf du début du 17e siècle, et la scène de la galère reprend presque mot pour mot un passage du Pédant joué de Cyrano de Bergerac, écrit vers 1654 : le fameux « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » y figurait déjà. À qui lui en faisait le reproche, la tradition prête cette réponse de Molière : « Je reprends mon bien où je le trouve. » Loin d'être un péché, ce recyclage est la leçon de la pièce : tout l'art est dans le rythme, et personne n'a jamais fait courir une farce aussi vite.
Le succès de la formule se lit jusque chez Edmond Rostand : dans Cyrano de Bergerac (1897), le héros rappelle fièrement que Molière lui a « pris une scène ». L'hommage moderne le plus complet reste celui des metteurs en scène, qui voient dans cette comédie en trois actes, écrite en prose et sans décor obligé, le concentré le plus pur du théâtre de tréteaux.
Les citations clés à retenir
- « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
- Géronte, acte II, scène 7 : la réplique la plus répétée du théâtre français, devenue proverbe pour dire qu'on s'est fourré soi-même dans une mauvaise affaire.
- « J'ai sans doute reçu du ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies. »
- Scapin, acte I, scène 2 : l'autoportrait du fourbe en artiste, et le programme de la pièce.
- « Ah maudite galère ! Traître de Turc à tous les diables ! »
- Géronte, acte II, scène 7 : l'avare partagé entre la peur de perdre son fils et la douleur de perdre ses écus.
- « Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure. »
- Scapin, dernière réplique de la pièce : le faux mourant s'invite au banquet, et la farce a le dernier mot.
- « Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope. »
- Boileau, Art poétique, chant III (1674) : la condamnation la plus célèbre de la pièce, et le plus beau compliment involontaire fait à sa liberté.
Les Fourberies de Scapin sur scène : du demi-échec au triomphe permanent
La création a lieu le 24 mai 1671 au théâtre du Palais-Royal : Molière (Jean-Baptiste Poquelin), alors âgé de 49 ans, joue lui-même Scapin, un an après Le Bourgeois gentilhomme et ses fastes de cour. Le contraste est voulu : pendant que sa salle s'équipe pour les comédies à machines et la reprise de la spectaculaire Psyché, Molière donne une pièce de troupe, sans musique et sans machinerie, du théâtre à l'état pur. Surprise : l'accueil est tiède. Le public du temps, qui attendait du grand Molière des comédies de cour, boude la farce ; selon le dossier de Réseau Canopé, la première ne rapporte que 545 livres et 10 sols de recette, et la pièce quitte l'affiche après 18 représentations. Boileau grave le mépris des doctes dans son Art poétique : le sac de Scapin serait indigne de l'auteur du Misanthrope. La postérité a rendu un verdict inverse : la pièce est devenue l'une des plus jouées de tout le répertoire, représentée plus de 1 500 fois à la Comédie-Française, et le rôle-titre un passage obligé des grands comédiens.
Le 20e siècle en a fait un manifeste. En 1920, d'après les annales du théâtre du Vieux-Colombier, Jacques Copeau la joue sur un tréteau nu qui devient l'emblème de la mise en scène moderne. En 1949 au théâtre Marigny, Louis Jouvet la monte pour Jean-Louis Barrault, Scapin aérien et acrobate, dans un décor unique de Christian Bérard ; le peintre meurt d'ailleurs en pleine répétition de cette production, un soir de février 1949, destin de coulisses que raconte notre article Mourir en scène. En 1990, Jean-Pierre Vincent l'installe dans la Cour d'honneur du Palais des papes en Avignon avec Daniel Auteuil ; en 1997, Jean-Louis Benoît la remonte à la Comédie-Française avec Philippe Torreton. Et en 2017, Denis Podalydès en signe salle Richelieu une version applaudie par la critique, portée par le Scapin de Benjamin Lavernhe et les costumes de Christian Lacroix, diffusée jusque dans les cinémas et reprise, d'après la Comédie-Française, à l'affiche de la saison 2026-2027 : « du théâtre pur », selon la formule du metteur en scène, écrit non pour la cour mais pour le peuple.
Questions fréquentes sur Les Fourberies de Scapin
Quel est le rôle de Scapin dans la pièce ?
Scapin est le valet de Léandre, et le stratège de toute l'intrigue : c'est lui qui affronte les pères, invente les mensonges de la galère et du faux spadassin, soutire les sommes nécessaires aux deux mariages et orchestre sa propre fausse agonie pour se faire pardonner. Sans lui, les jeunes premiers seraient parfaitement démunis : il est à la fois le moteur de l'action et son metteur en scène.
Que signifie « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »
Dans la pièce, Géronte répète cette phrase à chaque écu lâché : son fils serait prisonnier sur une galère turque, et il n'en revient pas qu'il y soit monté. L'expression est passée dans la langue courante pour désigner une situation fâcheuse où l'on s'est mis soi-même. Molière l'avait lui-même empruntée au Pédant joué de Cyrano de Bergerac, ce qu'il assumait avec panache.
Pourquoi la scène du sac est-elle si célèbre ?
Parce qu'elle concentre tout l'art de la farce : un déguisement sonore, Scapin contrefait plusieurs voix, une victime aveugle, un accessoire unique et un comique de gestes irrésistible. Elle est aussi célèbre par son procès littéraire : Boileau la jugea indigne de Molière dans son Art poétique (1674), et trois siècles de metteurs en scène lui ont donné tort en en faisant un morceau de bravoure.
Comment se termine la pièce ?
Par une double reconnaissance : Hyacinte se révèle être la fille de Géronte, et Zerbinette celle d'Argante, enlevée par des Égyptiens à l'âge de quatre ans. Les mariages d'amour deviennent ainsi les mariages arrangés eux-mêmes. Scapin, qui risquait la vengeance des pères, paraît mourant, obtient son pardon et clôt la pièce en se faisant porter au bout de la table du festin.
Les Fourberies de Scapin est-elle une farce ou une comédie ?
Les deux : c'est une comédie en trois actes et en prose qui assume pleinement les moyens de la farce, coups de bâton, déguisements, poursuites, tout en gardant une intrigue construite à la manière de la comédie latine. Molière y démontre que le rire populaire et la grande construction dramatique ne s'opposent pas : c'est précisément ce mélange que Boileau lui reprochait, et que la postérité a consacré.
En quelle classe étudie-t-on Les Fourberies de Scapin ?
C'est l'une des pièces les plus étudiées au collège, traditionnellement en cinquième (5e), parfois dès la sixième (6e), au programme scolaire des entrées consacrées au théâtre, à la ruse et à la comédie ; la scène de la galère et la scène du sac servent souvent de support aux premières analyses de texte théâtral et aux ateliers de jeu.
Sources et textes de référence
- Théâtre classique : le texte intégral de la pièce dans son édition de 1671.
- Réseau Canopé, Théâtre en acte : le dossier pédagogique et les mises en scène comparées, avec la « Pièce (dé)montée » n° 260.
- Comédie-Française : la pièce au répertoire de la Maison de Molière, dans la mise en scène de Denis Podalydès.
- Gallica : les éditions anciennes numérisées et l'iconographie de la pièce.
