Le théâtre Robert-Houdin : la salle qui a inventé la magie moderne puis le cinéma
Il existe peu de salles dans l'histoire du spectacle qui peuvent revendiquer d'avoir vu naître deux arts. Le théâtre Robert-Houdin est de celles-là : la magie moderne y a fait ses premiers pas en habit noir, et le cinéma fantastique y a trouvé son premier laboratoire. Histoire d'une adresse parisienne hors du commun.
1845 : deux cents fauteuils au Palais-Royal
Quand Jean-Eugène Robert-Houdin inaugure ses Soirées Fantastiques le 3 juillet 1845, dans la galerie de Valois au Palais-Royal, rien ne ressemble à ce que Paris connaît alors de la magie. La salle est minuscule, à peine deux cents places, mais c'est un vrai théâtre : des fauteuils, des dorures, un rideau. L'horloger de Blois y présente ses automates et ses expériences dans un décor de salon bourgeois, en habit de soirée. Le lieu fait autant que l'homme : en installant l'illusion dans un théâtre, Robert-Houdin la sort définitivement de la foire.
Le boulevard des Italiens, l'âge d'or
Dans les années 1850, le théâtre déménage au 8, boulevard des Italiens, en plein cœur du Paris des Grands Boulevards. Robert-Houdin retiré, ses successeurs y entretiennent la flamme : la salle devient l'adresse obligée de la magie parisienne, celle où les familles emmènent les enfants voir des merveilles et où les magiciens du monde entier viennent prendre des leçons. Pendant quarante ans, le nom Robert-Houdin reste sur la façade comme une enseigne de qualité, bien après la mort du fondateur en 1871.
1888 : un fabricant de chaussures rachète la légende
Cette année-là, un jeune homme de 27 ans vend sa part de l'affaire familiale de chaussures pour racheter le théâtre : Georges Méliès. Magicien amateur passionné, il reprend la programmation d'illusions, crée ses propres grands trucs et fait tourner la petite salle avec un mélange de magie, d'automates hérités du maître et de fantaisies mises en scène. Puis, en décembre 1895, il assiste à la première projection publique des frères Lumière. La suite est connue : Méliès transforme son savoir-faire d'illusionniste en effets spéciaux, et le théâtre Robert-Houdin devient l'une des premières salles au monde à projeter des films, les siens, du Voyage dans la Lune aux féeries à trucs. Le parcours de ce double génie mérite un portrait complet : la fiche consacrée à Georges Méliès, du théâtre Robert-Houdin au cinéma retrace toute cette bascule.
La fin d'une adresse, pas d'un héritage
Le théâtre ne survivra pas aux années folles : ruiné par la concurrence des grands studios, Méliès ferme la salle, et le percement du boulevard Haussmann finit par emporter le bâtiment dans les années 1920. Mais l'ADN du lieu a essaimé partout : chaque salle de magie contemporaine, chaque cabinet de curiosités scénique descend de ces deux cents fauteuils du Palais-Royal. À Blois, la Maison de la Magie fait face au château comme un hommage de pierre ; et sur les scènes du monde entier, on joue toujours en habit, comme le voulait le patron.
